Les groupes paramilitaires
et la violence en Colombie

Une offensive contre la société civile qui profite aux multinationales


Par : Martin Poirier Chercheur Senior à la Chaire d’Études socio-économiques de l’Université du Québec à Montréal, et rédacteur en chef du Le Taon dans la Cité.
 

Si on en croît les médias officiels, la violence en Colombie trouve son origine chez les narco-trafiquants et les guérillas communistes. On ne parle que rarement, cependant, des meurtres commis contre des opposants politiques ou du déplacement forcé de villages entiers suite à des attaques paramilitaires. Certaines «démocraties» occidentales ont intérêt à cacher la vraie nature de la violence en Colombie.


Si on s'amusait à calculer l'espérance de vie des syndicalistes et des militants des droits de l'Homme en Colombie, les résultats seraient plutôt surprenants. Les forces progressistes en Colombie font face quotidiennement à la répression et à la violence de la part de l'État, de l'armée et des groupes paramilitaires. À titre d'exemple, plus de 3,000 militants de l'Union Patriotique (UP), un petit parti politique de gauche, ont été assassinés depuis 1986. Les années les plus violentes en Colombie ont été les années d'élections.

En 1997, plus de 150 syndicalistes ont été tués, le plus souvent lors des négociations collectives; plus de militants syndicaux sont tués en Colombie que dans n'importe quel pays au monde. Les populations paysannes et autochtones sont également touchées par la violence: des villages entiers doivent se déplacer suite aux attaques ou menaces des paramilitaires.

DES MULTINATIONALES IMPLIQUÉES

À qui profite la violence phénoménale en Colombie? Afin de rendre la chose plus intelligible, considérons les faits suivants: 

1) Les petites et moyennes entreprises minières de Colombie, dont l'exploitation est assurée par des Colombiens et pour leur bénéfice, produisent 80% de l'or et d'autres minéraux stratégiques du pays.

2) Le gouvernement et les multinationales aimeraient bien déloger les petites entreprises colombiennes pour s'approprier les ressources minières du pays.

3) Des conflits armés ont cours dans 90% des zones minières. Les activités paramilitaires foisonnent particulièrement dans la région du sud de Bolivar où est concentrée 42% de la production d'or du pays.

Difficile de ne pas faire le lien entre les visées des multinationales et les activités paramilitaires. D'ailleurs, une télécopie compromettante a été envoyée aux mineurs de la région montagneuse de San Lucas à partir de l'entreprise Corona Golfields S.A., filiale d'une entreprise étrangère. Cette télécopie enjoignait les mineurs de la régions à adopter une attitude conciliante parce que l'entreprise, selon ses propres dires, n'était pas intéressée à subventionner ou collaborer avec des groupes paramilitaires ou des forces étrangères! Une menace à peine voilée qui montrait clairement les moyens que pourraient employer le gouvernement et l'entreprise en cas d'opposition à leurs projets.

LA VRAIE NATURE DES GROUPES PARAMILITAIRES

Si l'on en croit la revue Justicia y Paz, les groupes paramilitaires ont été créés directement par le gouvernement colombien. La fonction de ces groupes est l'élimination systématique de toute opposition politique. Les témoignages de Guzman et Gongora, membres actifs des groupes paramilitaires, confirment que ces groupes agissent sous la direction d'un commandement unifié, ce qui renforce la thèse que ces groupes sont dans les faits dirigés par le gouvernement ou l'armée. 

Bien que les groupes paramilitaires soient en principe illégaux en Colombie, aucune instance gouvernementale n'est intervenu suite aux attaques paramilitaires perpétrées contre des civils. Les groupes paramilitaires et l'armée se sont fréquemment croisés sans qu'il n'y ait eu d'actions entreprises par cette dernières. L'organisme Human Rights Watch a identifié les unités de l'armée colombienne qui se sont montrées sympathiques aux groupes paramilitaires; ces unités représentent environ 75% de l'armée colombienne.

LES COURS RÉGIONALES DE JUSTICE

L'État colombien et ses composantes (armée, police, système judiciaire) ont été intensément aidés par le gouvernement américain qui, sous le couvert de la lutte contre la drogue, a permis la création d'un vaste appareil de répression politique. L'un de ces programmes d'aide américains, l'Administration of Justice Program de l'Agency for International Development (36 millions de $ US), a permis la création des cours régionales de justice (CRJ).

Sous le prétexte de la lutte contre la drogue, les CRJ permettent au gouvernement de juger les accusés avec des procureurs et des juges secrets, sur la base de «témoins» et de «preuves» achetés et sans que l'accusé ait la chance de contre-interroger les témoins et de présenter une contre-preuve.

Selon certaines estimations, seulement 6% des 2,600 personnes emprisonnées par les CRJ sont liées au trafic de la drogue. Mais la lutte à la drogue est une façade si pratique!

LA TRISTE HISTOIRE DE L’UNION PATRIOTIQUE (traduit et adapté de «Struggling for Justice and Peace : Statement of Purpose», 1996)

L’Union Patriotique (UP) a été crée en 1985 suite à un accord de paix entre la guérilla colombienne et le gouvernement. Les succès politiques de cette alternative aux partis traditionnels ont été immédiats : en 1986 et avec 25% des votes populaires, l’UP a fait son entrée au Sénat et à la Chambre des Représentants, tout en remportant sept courses à la mairie dans la seule région de Meta.

Ces réussites ont ligué contre l’UP les intérêts économiques, les propriétaires terriens, les narco-traficants et l’armée. S’est ensuivi une guerre d’extermination contre l’UP et sa base populaire. On compte parmi les victimes, le sénateur Pedro Nel Jimenez, des membres de la Chambre des représentants, des députés locaux, des conseillers municipaux et des centaines de militants et de sympathisants, de même que plusieurs paysans qui avaient simplement le malheur d’habiter des zones d’influence de l’UP.

À l’élection suivante, en 1988, le nombre de votes pour l’UP a chuté de 28% et seulement deux mairies ont été remportées. En 1992, seulement six ans après des succès initiaux de l’UP, les votes ne représentaient que 5% des votes obtenus lors de la première éléction de 1986.

La chute dramatique du support populaire pour l’UP est explicable en grande partie par la violence politique contre les militants de l’UP et par le harcèlement des populations paysannes, la base populaire de l’UP. 



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