Selon José Fernando Castro Caicedo, Défenseur du Peuple, les 300 soldats détenus par les Forces Armés Révolutionnaires de Colombie - Armé du Peuple - (FARC-EP) «sont bien mieux traités que les citoyens qui se trouvent dans les prisons de l’État». (Journal «El Colombiano», 98/12/23)

 

La vie dans les prisons colombiennes: un enfer

Alberto: de la Jeunesse communiste colombienne à la prison, et de la prison à la jungle dans les rangs de la guérilla

Adaptation et traduction d’Yvonne-América Truque, d’après l’entrevue réalisée dans la jungle du Putumayo, au sud de la Colombie, par le journaliste suédois, en 1998.

Par DICK EMANUELSSON

(Reportage en provenance des MONTAGNES DU SUD DE LA COLOMBIE) L’an dernier, un peu partout à travers l’Amérique latine, des prisonniers et des détenus se sont révoltes contre les mauvais traitements et la situation inhumaine qui règne dans les prisons. En Colombie, plusieurs de ces émeutes ont été écrasées dans le sang par les forces de l’ordre, qui ont tiré sur les détenus.

Mais il faut mentionner également, que des centaines des prisonniers politiques ont été libérés par le mouvement de guérilla FARC-EP au cours d’attaques contre plusieurs prisons du pays. Pour sa part, le gouvernement colombien a annoncé, vers la fin de 1997, qu’une grande partie de narcotraficants et des politiciens libéraux et conservateurs, emprisonnés pour avoir reçu de l’argent des cartels de la drogue seraient libérés.

Alberto, (nom fictif) un jeune, a été arrête et condamné à douze ans de prison, faussement accusé d’être «un milicien bolivarien» c’est à dire, un guérillero urbain et d’avoir essayé de poser une bombe au Palais de Justice de Florencia, capitale du département du Caqueta, dans le Sud de la Colombie. Après avoir passé 31 mois dans la prison La Modelo, à Bogota, Alberto s’est vu accorder une libération conditionnelle. Sa probation exigeait qu’il se présente chaque semaine et signe un registre au cabinet du procureur. Il courait un grand risque d’être emprisonné à nouveau par la «Justice sans Visage», qu’il qualifie de «pièce maîtresse de plus du terrorisme d’État colombien». Alberto décide de rejoindre les rangs du mouvement de guérilla, FARC-EP.

Il se trouvait depuis six mois dans la jungle, au sud de la Colombie , au moment où je l’ai rencontré et interviewé. Il a 26 ans, il parle d’une voix douce et affirme qu’il se sent très bien au campement, parmi les camarades d’armes. Malgré sa jeunesse et le fait d’être citadin, il pense qu’il s’est bien adapté à la vie dure des guérilleros. Ils sont, pour la plupart, des paysans ayant la réputation d’être des femmes et des hommes forts.

Il est presque midi au moment où nous nous asseyons sur la caleta* de l’infirmerie. Nous entendons le chant des cigales et des oiseaux de la jungle, tandis que le soleil frappe et brûle là, ou ses rayons réussissent à pénétrer à travers les arbres. C’est une journée magnifique.

Vous avez été condamné pour rébellion, n’est-ce pas?

Oui. Il s’agit d’une condamnation politique. L’État colombien me considère comme un terroriste, mais c’est un État terroriste qui veut faire taire toute forme de protestation contre ses mesures antipopulaires. Le peuple colombien va dans la rue et proteste, mais certains prennent la décision de protester avec les armes.

En quelle année avez-vous été arrêté?

Le 8 mars 1994, le jour de la journée Internationales des femmes. Je militais avec la JUCO, Jeunesse communiste colombienne. C’est une organisation légale ,et moi, j’étais un dirigent étudiant. Ce sont les raisons pour lesquelles j’ai été arrêté. J’ai passé neuf mois dans la prison régionale de Florencia et, par la suite, j’ai été transféré à la prison La Modelo de Bogota.

Pourriez-vous nous décrire un peu de la situation des prisons colombiennes?

À l’intérieur, les murs sont tout blancs. Ils sont blancs mais la misère est totale. L’entassement des personnes est impressionnant. C’est un lieu où personne ne peut se développer comme être humain. Nous sommes traités comme des chiens ! En théorie les prisonniers ont des droits, mais en pratique il n’en est pas question.

On dit que la nourriture est de mauvaise qualité. Alors, prépariez-vous vos propres repas?

Mais oui, car les prisons sont bondés. La différence entre le prisonnier de droit commun et le prisonnier politique est aussi très grande. La situation sociale et économique s’est tellement détériorée que le délinquant commun est en prison parce qu’il a dû voler pour aider sa famille. Le prisonnier politique est différent car il est animé par une conviction, une idéologie révolutionnaire et parce qu’il lutte. Et sa lutte se poursuit en prison.

Est-il vrai que les autorités carcérales ajoutent des tranquillisants à la nourriture des détenus?

Bien sûr, pour les contrôler, ils ajoutent une poudre blanche à l’eau.

Pour les rendre apathiques?

Pour endormir la libido et éviter des problèmes à caractère sexuel dans les prisons.

S’agit-il d’une pratique courante dans les prisons?

À l’intérieur, oui, mais pas dans la section des prisonniers politiques. Pas là.

La prison Modelo a été construite pour contenir combien de détenus?

Elle a été conçu pour recevoir 1 900 détenus. Mais il y a 4 500 «par patio», ou section. Là où je me trouvais, nous étions 950, c’est-à-dire, presque le double. Dans les cellules, deux lits sont partagés par 3, 4, ou 5 personnes. Deux ou trois détenus dorment par terre et les autres, se partagent les lits.

Vous devez donc dormir par rotation?

Pas nécessairement. Dès qu’on arrive en prison, il faut lutter pour se trouver un lit, à moins de pouvoir s’en acheter un à la mafia toute puissante que l’on retrouve en dedans.

Puisque vous nous parlez de mafia: retrouve-t-on «des caïds» dans La Modelo?

Oui, certains comme Urdinola, El Alacrán (le scorpion), El tomate (la tomate)l’un du cartel de Cali, et l’autre du cartel de Medellin.

Comment est la vie pour ces «caïds» là-dedans?

Ils vivent bien, ils ne souffrent pas, ils mangent bien et à la carte. Ils mangent des crevettes, du cebiche, du riz au poulet, du riz à la chinoise, entre autres. Ils se font préparer leur repas à l’extérieur pendant qu’ils se reposent à l’intérieur !.

Et les visites?

Eux ils en ont tous les jours, y compris la visite des «dames».

Quels sont leurs rapports avec les gardiens?

Les gardiens sont leurs «employés». Pour la somme de 60 000 pesos par mois, ils font entrer et sortir de prison leurs commandes.

(L’INPEC, organisme de l’État qui gère les prisons, paye aux gardiens un salaire mensuel de 280 000 pesos. Note du rédacteur)

Est-il courant que les détenus payent les gardiens pour ce qui, en fait, constitue leurs droits?

Effectivement, la mafia et la corruption n’épargne pas les gardiens. Par exemple, pour sortir dans cour, pour aller au premier, deuxième, troisième ou quatrième étage, les gardiens demandent cent pesos. Ils songeaient même, augmenter l tarif à deux cent pesos. Pour un détenu qui n’a pas cette somme, il est impossible de changer de patio.

Et les prisonniers politiques, doivent-ils, eux aussi, payer les gardiens?

Oui.

Les prisonniers politiques doivent-ils préparer leur nourriture?

Oui, mais nous sommes mieux organisés. Nous la préparons ensemble.

C’est dans cette prison, La Modelo, que vous avez pris contact avec les prisonniers des FRAC-EP. Quelle a été votre expérience avec eux au cour de ces 24 mois?

Elle fut très bonne. Nous nous sommes appuyés moralement. Chaque jour, l’étude, et la préparation idéologique représentait pour nous une autre forme de défense et de lutte.

Parmi les prisonniers politiques, quel groupe était majoritaire?

Les militants des FARC. Dans la section où je me trouvais, il y avait 52 camarades. Nous partagions le corridor avec les prisonniers de l’ELN (Armé de libération nationale), de l’EPL (Armé populaire de libération) et quelques membres de l’ancien mouvement M-19. Il y avait aussi quelques militants du Parti et de la Jeunesse communistes. Chaque groupe réalisait un travail politique. Le nôtre s’appelle Le «Collectif Jaime Pardo Léal», qui fut le premier président national de L’Union patriotique et membre du Parti communiste colombien. En prison, nous publions un bulletin qui est imprimé à Bogota et distribué un peu partout. Il nous permet d’exprimer nos sentiments et nos opinions comme prisonniers politiques. Quand on est en prison, on est accablé et démoralisé. Le bulletin est pour nous une autre façon de lutter.

Quelles étaient les relations entre vous, les gardiens, les narcotraficants, les prisonniers de droit commun et les sicarios*, si dangereux?

La section où je me trouvais était la plus dangereuse. Tout semblait calme en apparence, mais j’étais mêlé à 950 détenus de toutes sortes: paramilitaires, policiers, voleurs, tout ce monde bien mélangé. Mais il faut dire que le respect envers les prisonnier politiques est grand. Les délinquants respectent beaucoup les détenus politiques car ils voient en eux des personnes bien organisées. Nous les aidons à résoudre leurs problèmes, nous faisons de l’intervenons, nous faisons face aux situations, non seulement pour nous, mais pour tout le monde. Les détenus de droit commun se sentent bien épaulés par nous.

Et avec les gardiens, plus spécifiquement?

La relation est bonne, étant donné qu’ils nous respectent. Nous ne créons pas de conflits, nous leurs expliquons le pourquoi nous nous trouvons là. C’est-à-dire, nous n’avons pas volé des voiture ou arraché la chaîne d’or du cou d’un passant: nous somme ici pour des raisons politiques. Bref, les facteurs sont sociaux, économiques et politiques.

Les gardiens sont des employés de l’État, très mal rémunérés. Ils ont souvent fait des grèves pour faire entendre leurs revendications. Sentaient-ils qu’ils avaient des points communs avec vous?

Bien sûr ! La relations est bonne. C’est pourquoi l’État est en train d’infiltrer l’INPEC avec des agents de la DIJIN et du DAS* pour obtenir des renseignements sur les prisonniers politiques.

De quel ordre sont les dépenses en prison (nourriture, promenade, etc.) d’un guérillero?

Pour commencer, la nourriture est sous le contrôle d’un capitaine de l’INPEC. Les prix sont deux fois plus chers en prison. Une boisson gazeuse qui, à l’extérieur, coûte 300 pesos, coûte le double à l’intérieure. Un dîner coûte 2 000 et 2 500 pesos (environ 1,5 dollars). Un petit déjeuner coûte

1 500 pesos, un souper peut coûter 2 000 pesos, soit environ 7 000 pesos par jour. On peut dépenser près de 45 000 pesos par semaine.

 

Comment arrivez vous à vous financer?

De plusieurs façons. Par exemple, le Collectif a acheté plusieurs petits kiosques où l’on prépare et vend de la nourriture, du café et du lait. Le Collectif arrive à faire quelques profits pour se soutenir.

Les FARC-EP offrent un appui financier?

Oui, ils donnent soixante mille pesos par mois. Cet argent sert surtout aux dépenses comme le savon, le papier hygiénique, les objets de soin personnel.

Combien reçoivent les détenus du Parti communiste ou de l’ELN?

Les détenus de l’ELN reçoivent assez d’argent, environ deux cent mille pesos par mois. Les autres, je ne le sais pas.

Recevez-vous de l’aide matérielle ou financière de l’étranger?

Oui. L’année dernière nous avons reçu de l’aide solidaire de l’Association Jaime Pardo Léal. Elle nous est parvenu par l’entremise d’une personne du partie communiste colombien qui est allé chercher ces ressources.

Que ressent un détenu quand de l’aide solidaire arrive d’une autre partie de la planète?

On ne s’attend jamais à ce que l’on pense à nous dans un autre pays. La solidarité nous fait sentir qu’en Colombie il y a des prisonnier politiques. Et bien sûr, on se sent très bien de recevoir de l’appui moral, si précieux pour la lutte révolutionnaire. Pour le combattant qui se trouve derrière les barreaux, cette solidarité est importante pour continuer et avancer.

Les FARC n’oublient pas leurs militants qui se trouvent derrière les murs. L’année dernière seulement, ils sont effectué au moins trois libérations dans les prisons colombiennes. Comment vous sentez-vous en écoutant ce genre de nouvelles à la radio?

On est très content car c’est une façon de faire justice. En Colombie c’est la «justice sans visage» qui domine, mécanisme qui sert à couler une personne et non à l’écouter. Cette justice ne nous permet pas de nous défendre. En cas d’accusation pour rébellion et durant tout le procès, vous entendez des personnes mais vous ne les voyez pas.

Comment se sent-elle, une personne jugée par un juge sans visage?

La salle est une petite chambre qui mesure deux mètres par trois, avec une vitre polarisée et une caméra installée dans un coin qui vous fixe et vous enregistre tout le temps. Vous ne voyez pas la personne et vous ne pouvez pas reconnaître les voix car elles sont distortionnées. Les voix des témoins le sont aussi.

Pour l’avocat de la défense, quelles sont les possibilités réelles de défendre le cas?

Quand une personne est arrêtée, si elle n’a pas d’avocat, on lui en nomme un d’office. Mais son rôle n’est qu’une comédie parce qu’il travaille et est payé par commission, alors il n’est pas intéressé à s’occuper formellement du cas.

Les enquêtes et les dossiers sont souvent volumineux. Est-ce que la défense a accès au dossier complet de l’enquête, comme c’est le cas dans un État de droit?

Au Bureau du Procureur, ils peuvent seulement accéder à quelques données et faire des photocopies du dossier. Pour ce faire, ils ont besoin d’une autorisation du procureur lui-même, mais dans les cas de rébellion, tout accès est interdit

Pour terminer notre entretien, vous avez été condamné à douze ans et libéré après 31 mois...

Oui, après 31 mois, j’ai obtenu une libération conditionnelle, mais je devais me présenter à tout moment, chaque fois que j’étais convoqué. Je savais qu’ils allaient me remettre en dedans, même si, dans mon cas ils n’avaient pas réussit à prouver quoi que ce soit. Je travaillais et je poursuivais mes études, et je dû, à cause de cela vivre dans la clandestinité.

Vous avez rejoint les rangs des FARC depuis six mois. Percevez vous cela comme une continuation de votre lutte en prison?

Exactement ! ! ! Pour moi, c’était la seule possibilité de sécurité dans ce monde. Je militais et j’étais dirigent de la Jeunesse communiste, mais les conditions permettant la lutte politique légale n’existent plus. Beaucoup des gens militent encore et continuent la lutte légale au sein de la JUCO, mais la guerre que l’État mène au pays, la situation n’est claire pour personne en Colombie.

Comment vous sentez-vous au campement depuis six mois: est-il difficile de s’habituer?

Pas pour moi. Les camarades m’ont bien reçu. Ma famille ne s’inquiète pas car elle connaît ma situation et ma position difficile.

Je voudrais profiter de cette entrevue, pour saluer les amis de Suède, pour les remercier de leur solidarité envers les prisonniers politiques. Nous sommes très contents, joyeux même, car c’est une attitude qui nous rend fières. Savoir que dans un pays si lointain, les gens se rappellent de nous. Car en Colombie il y a encore beaucoup de prisonniers politiques qui réclament leur liberté.

Notes du rédacteur:

* INPCE (Institut national des prisons de l’État colombienne). DIJIN (Département d’intelligence de la police judiciaire). DAS (Département administratif de sécurite).

N.D.T. 

*Caleta: Lit fait en bois léger semblable à du bambou, qui dans la région sert à bâtir les campements, les installations provisoires, etc.

*Sicario: Tueurs à gages qui ont des liens avec les groupes paramilitaires.


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