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La guerre ou la paix en Colombie
" Il faut reprendre les dialogues ", Raúl Reyes
par Dick Emmanuelsson, envoyé spécial d'ANNCOL dans la zone de distension
traduction libre de Yvonne-América Truque
ANNCOL, montagnes du Cáqueta, le 19 juillet 1999 : Le samedi 17 juillet se sont terminées deux journées de conversations entre les représentants des FARC-EP et le gouvernement représenté par le Haut Commissaire pour la Paix, Victor G. Ricardo. Après la réunion,
dans un communiqué rendu public, les deux parties ont fait constat de l'impossibilité de trouver un accord qui permettrait de reprendre les négociations. Une prochaine rencontre a été prévue pour le 30 juillet de cette année.
L'obstacle à l'accord est la proposition soumise récemment par le gouvernement d'établir une commission internationale d'accompagnement et de vérification, composée de personnes choisies d'un commun accord par les deux parties, qui surveillerait leur comportement dans la zone de distension selon des règles et un rôle déterminés à l'avance.
La zone démilitarisée est un bastion traditionnel de la guérilla la plus grande et la plus ancienne de
l'Amérique Latine. Les militaires et les secteurs de la droite exercent des pressions pour que les troupes des FARC se voient refuser le droit d'exercer dans cette zone les fonctions normales d'une armée, fonction qu'ils assument en plus de leur travail d'éducation populaire et de leur travail politique. La zone de distension comprend 5 municipalités à l'intérieur d'un quadrilatère de 42 000 kilomètres carrés, soit deux fois la superficie du Salvador.
Après la conférence de presse donnée par les porte-parole de Paix des deux parties, l'envoyé spécial d'ANNCOL s'est entretenu avec le Commandant Raúl Reyes au sujet des obstacles, des amis et des
ennemis de la Paix en Colombie.
ANNCOL : Pourquoi n'êtes-vous pas parvenus à un accord?
R.R. : En effet, nous avons passé deux jours à discuter du rôle que doit jouer la commission
d'accompagnement. C'est-à-dire de ses fonctions, puisque cela dépend de comment nous allons la nommer cette commission. Le désaccord quant au rôle de la commission nous a empêchés d'avancer plus au-delà en ce qui concerne le choix des personnes qui vont l'intégrer.
Nous les FARC, nous considérons que les problèmes de notre pays et les problèmes du conflit interne en Colombie peuvent être résolus par les Colombien(ne)s. Nous devons trouver le moyen de le faire sans éliminer la possibilité de trouver dans la communauté internationale, l'appui de personnes prestigieuses et de bonne volonté, engagées dans la paix en Colombie.
Avant tout, il nous faut bien définir leurs actions sur le terrain, pour que ces personnes puissent vraiment contribuer à la paix. Ce que les FARC n'accepteront en aucune circonstance, c'est une instance ou une commission de pression pour régler un conflit qui n'est pas un conflit au sein de la communauté internationale, mais bien en Colombie.
Nous nous inquiétons beaucoup du prestige que le gouvernement colombien peut acquérir sur le plan international, prestige qu'il est en train de canaliser pour obtenir des ressources économiques en dollars qui ne sont pas investis dans la paix, mais pour faire la guerre. Tout récemment, nous avons entendu parler d'un voyage que le ministre colombien de la Défense a fait aux États-Unis pour demander plus d'argent pour faire la guerre.
ANNCOL : Cette somme s'ajoute aux 289 millions de dollars que le gouvernement reçoit pour l'année 1999?
R.R. : Oui. Mis à part les 289 millions de dollars destinés à aider la police dans sa lutte contre le
narcotrafic, cette somme est un nouvel apport en dollars pour lutter contre les insurgés colombiens et contre le mécontentement du peuple travailleur.
Voilà une des raisons de notre réticence à ce que l'on nomme des commissions internationales que le gouvernement voudrait en fait utiliser pour capter et récolter d'avantage de ressources qui ne serviraient pas à résoudre les problèmes des travailleurs colombiens, du chômage, des enseignants, la situation des personnes sans logement, les problèmes de santé, mais qui serviraient à mener la guerre contre le peuple qui réclame ce qui lui appartient.
Nous ne comprenons pas comment un gouvernement conscient que la paix nécessite un fort investissement social, et qui entame des dialogues de paix dans un pays en pleine crise sociale et économique, propose une politique de paix par le dialogue tout en insistant pour renforcer ses Forces Armées.
Alors nous n'avons qu'une toile de fond où les dialogues sont utilisés pour que l'armée écrase
d'avantage les luttes des travailleurs et frappe l'avant-garde du mouvement révolutionnaire colombien représenté par les FARC-EP qui combattent pour une Colombie différente de celle que nous avons aujourd'hui.
Nous ne nous opposons pas à la nomination de commissions internationales mais à l'utilisation que
l'on veut en faire pour trouver l'appui international et créer plus de faits de guerre aux Colombiens. C'est pour cela qu'il faut avant tout définir les tâches de la commission. Une fois ses fonctions définies, nous pouvons penser que la commission ne dépassera pas les paramètres et qu'elle accomplira un rôle neutre. C'est-à-dire qu'elle pourra certifier devant la Colombie et devant la communauté internationale, où les conventions sont violées et où les accords ne sont
pas respectés.
Mais il faut clarifier que la commission n'aura d'autre rôle que de vérifier le comportement du
gouvernement et des FARC dans la zone qui comprend les cinq municipalités, à présent démilitarisée. Elle ne pourra pas vérifier les autres accords de type économique, politique ou social, car nous ne sommes pas arrivés à cette étape.
(Dans le dernier numéro de Cambio 16, on parle d'un accord entre le président Pastrana et le commandant guérillero Manuel Marulanda qui aborde le sujet d'une commission internationale qui serait présente lors des négociations. Le même article rapporte les propos du
commandant Jorge Briceno qui affirme qu'une telle commission " est de trop ") Note du rédacteur.
Le 2 mai 1999, dans le document signé a Caquetania par le président et par le commandant en chef des FARC, Manuel Marulanda, le septième point aborde la question d'une commission internationale d'accompagnement dans la zone de distension. On parle de nommer une commission, mais on précise que cela se fera d'un commun accord. Cela veut dire que les deux parties, le gouvernement et les FARC doivent définir au préalable ses fonctions et convenir de qui seront les personnes qui l'intégreront. La table de négociation se trouve suspendue car depuis un temps nous discutons avec le Haut Commissaire, le Ministre de l'intérieur et avec les autres représentants, sans pouvoir autant parvenir à un consensus.
Nous ne pouvons pas passer à côté de ce point et continuer les dialogues, il est essentiel. Par contre nous proposons qu'indépendamment de la nomination de ladite commission, maintenant ou après, il nous faut reprendre les conversations! Nous avons affirmé au Commissaire et au gouvernement, que nous sommes prêts à respecter les accords initiaux qui ont été signés l'année dernière a Caquetania avec les maires des cinq municipalités démilitarisées, le Haut Commissaire pour la Paix et les représentant des FARC, parmi eux, notre commandant en chef, Manuel Marulanda.
ANNCOL : Il semble qu'après vos dernières offensives, la question d'une commission de vérification a trouvé beaucoup de partisans dans les secteurs de la droite. Le Ministre de l'intérieur et le Défenseur du peuple ont dénoncé les FARC dans un dossier où ils vous
accusent d'exécutions et de détentions arbitraires dans la zone de distension. Il s'agit d'accusations extrêmement graves qui suggèrent pratiquement que l 'État devrait reprendre les cinq municipalités : quels sont vos commentaires à ce sujet?
R.R : Il y a plusieurs aspects à cette question. Un aspect purement politique et d'autres reliés à la
gestion de la zone démilitarisée que l'armée colombienne et les services de sécurité et d'intelligence tentent de saboter avec de fausses accusations, dans le but de créer un mauvais climat qui liquiderait les dialogues pour que cette quête de la paix que nous avons entreprise le 7 janvier dernier se termine tout simplement.
Ils ont inventé et ont propagé des mensonges. Par exemple, ils disent que d'ici nous attaquons les
postes de l'armée et de la police dans d'autres régions du pays, mais c'est faux. Ils disent que la
majorité des hommes qui ont combattu récemment dans les autres régions du pays sont partis d'ici. Ils disent que les armes sont arrivées ici de partout en vue des récents combats.
Se faisant le porte-parole de l'intelligence militaire, le même organisme dit avoir réussi à éviter
la prise de Bogota grâce à son efficacité; Le haut gouvernement et le ministère de l'intérieur ont
enregistré et diffusé à grand échelle toutes ces histoires. Mais tout cela est faux. À ce moment-là,
les FARC n'avaient pas planifié ni même la moindre intention de prendre Bogota. Si un jour nous décidons de le faire, l'intelligence militaire n'aura pas l'efficacité ni l'audace de nous en empêcher. Certains combats ont eu lieu à Gutiérrez, tout près de Bogota, et là, l'armée a perdu 47 hommes, nous en avons perdu trois ou quatre et avons récupéré 35 fusils.
Pour faire belle figure devant les investisseurs économiques, politiques et juridiques de la guerre,
l'armée à déclaré que " grâce à leur action, ils ont évité et empêché que les FARC s'approprient Bogota. Nous avons dit que ceci est un gros mensonge. Nous l'avons dit, nous ressentons douloureusement la perte des soldats et des policiers colombiens qui meurent durant les combats, tout comme celle de nos braves et héroïques guérilleros, car ils sont les fils du peuple.
Le grave problème de la Colombie, c'est la grande classe de l'oligarchie et de la bourgeoisie qui divise le peuple pour que les gens s'entre-tuent. Les soldats de l'armée colombienne sont les pauvres du pays , ce sont les fils des travailleurs qui sont envoyés pour se battre contre la guérilla qui est constituée d'hommes et de femmes issus du peuple colombien.
Le peuple colombien est envoyé à la mort pour défendre les intérêts des plus riches. Nous l'avons dit, ils font des profits avec la guerre, ils justifient les morts de Gutiérrez en déclarant qu'ils ont évité la prise de Bogota. Voilà le plus gros mensonge qui démontre le haut degré d'irresponsabilité et de corruption à l'intérieur des Forces Armées, et même de la classe politique. Alors l'armée défend les intérêts d'une classe sociale et du capital.
Le procureur, le Défenseur du peuple qui n'est plus le défenseur du peuple mais plutôt le défenseur de la guerre, est embarqué dans le même jeu car il a oublié son rôle et a choisi de faire de la politique partisane. C'est un homme au service du Parti Libéral qui remet en question tout ce que Pastrana fait pour faciliter les dialogues. Il affirme qu'au cours des dialogues, Pastrana a fait trop de concessions aux FARC. Cependant nous nous posons la question : investir dans la paix, c'est trop donner? Nous croyons que tout ce que l'on peut faire pour la paix est minime face aux gros investissements qui sont faits dans une guerre qui va à l'encontre des vastes secteurs populaires, pauvres et exploités de notre Colombie.
Il est bon que le monde entier sache qu'en Colombie, plus d'une centaine des municipalités n'ont jamais eu de Forces de l'ordre et que ces municipalités-là, les FARC ne les ont pas demandées comme condition pour parler de paix. Alors les cinq petites municipalités démilitarisées ne représentent pas un excès de générosité du gouvernement, mais plutôt une mince contribution que l'État colombien doit apporter pour garantir la paix à tous les habitants de ce pays.
ANNCOL : Il semble que dans certains cas les FARC admettent des exécutions sommaires?
R.R. : Écoutez bien, le problème dans la zone de distension et dans la politique de paix du président de la République, est un problème de critiques permanentes et de signalements. C'est-à-dire qu'actuellement, le gouvernement subit de fortes pressions de la part des secteurs militaristes qui ne croient pas au dialogue et qui entretiennent la croyance qu'ils peuvent faire plier la guérilla,
qu'ils peuvent nous mettre à genoux et nous forcer à demander leur clémence. En tant qu'organisation révolutionnaire en lutte pour la paix, avec les
dialogues, les FARC font de la politique à la recherche d'une réconciliation nationale entre tous
les Colombiens.
Pour ce, nous avons une proposition à caractère politique, économique et social, mieux
connue comme la Plate-forme pour un Nouveau Gouvernement Pluraliste, ayant pour objectif de
résoudre une problématique nationale.
Mais continuellement, dans la zone de distension, arrivent des militaires, des policiers en civils qui
ont des plans bien définis comme assassiner les porte-parole des FARC dans la zone, de commettre des attentats contre ses habitants, et même d'assassiner le commissaire Victor G. Ricardo, tout cela, pour créer un climat de méfiance qui puisse mettre un terme aux dialogues.
Quand nous avons découvert ces personnes, nous les avons capturées et volontairement, ils nous ont informés du rôle et de la mission que les bataillons leur avaient confiés dans cette zone. Alors, après avoir pris connaissance de ces informations, les FARC ont appliqué la justice révolutionnaire car ces hommes sont des ennemis du processus de Paix en Colombie.
ANNCOL : Il semble que les critiques à votre égard et les enquêtes sur la zone de distension ont augmenté depuis les derniers combats dans lesquels l'armée et la police ont été vaincues. Il semble que l'armée veut en finir avec le processus de Paix et la zone de distension. Commandant, je voudrais vous poser une question : si ce processus se termine de la même façon que s'est terminé l'accord de Casa Verde en 1990, quand la votre base centrale a été attaquée par des centaines de soldats et par des avions, que se passera-t-il?
R.R : Nous lui avons dit, au président, qu'au moment où lui ou son gouvernement considérera que le maintien de la zone de distension n'est plus nécessaire, soit parce qu'il n'a plus d'intérêt, soit à cause des pressions, nous lui remettrons les cinq municipalités, sans problèmes, sans jalousie. La seule nouveauté qui se produira, c'est le retour de la confrontation armée dans la zone, comme dans le reste des municipalités du pays. Rien de plus!
En second lieu, et probablement le plus grave pour les Colombiens et la communauté internationale qui veulent la paix, c'est la fermeture des dialogues car il n'y aurait plus de lieu pour se parler. Car nulle délégation des FARC n'est prête à discuter ailleurs que dans ces municipalités démilitarisées. Nulle part ailleurs en Colombie, encore moins à l'extérieur du pays. Ce serait un choix lourd de conséquences et de responsabilités pour les ennemis du dialogue, et qui augmenterait fortement les coûts à payer par les exécuteurs de la guerre.
ANNCOL : Ce sera une guerre totale?
R.R. : La guerre est déjà partout dans le pays, sauf dans les cinq municipalités. C'est pour cela que je vous dis que la seule nouveauté serait la reprise des combats dans ces municipalités.
ANNCOL : Reprenons la question de la commission de vérification. Si elle se réalise, cela voudrait dire que les États-Unis pourraient enfin faire les premiers pas d'une intervention plus sophistiquée, comme ils l'ont fait dans le conflit du Kosovo ?
R.R : Non, cette commission-là serait restreinte à la zone de distension et elle n'aurait aucun pouvoir de vérification ailleurs dans le pays. Ses questions sont différentes de celles des relations entre les FARC et le gouvernement dans la zone de distension.
Ce qui nous inquiète, qui nous préoccupe, et où nous ne sommes pas d'accord, c'est qu'avec la présence de la communauté internationale par le biais de cette commission, le gouvernement veut tenter d'obtenir plus de ressources économiques pour les investir dans la guerre. Sous aucun prétexte les FARC ne peuvent donner leur accord pour que plus de ressources soient
allouées pour combattre un peuple dans le besoin et qui a faim. Tandis que les indices du chômage et d'analphabétisme ne cessent d'augmenter, que nous n'avons pas de services de santé ni de programmes d'habitation, on investit dans la guerre.
Si nous regardons tous ces faucons nord-américains de la guerre, la DEA, la CIA, le Pentagone, ils ont tous maintenu une activité permanente pour contrer le processus révolutionnaire en Colombie. Maintenant, ils veulent impliquer les Forces Armées des pays voisins et du continent au complet, dans un conflit qui se déroule entre Colombiens.
Ma préoccupation est de voir qu'ici peut se répéter un Vietnam et c'est très grave. Ce qui s'est produit au Vietnam semblera insignifiant, comparé à ce qui peut se produire ici. Pour cette raison, nous avons déjà attiré l'attention des gouvernements et des peuples voisins pour qu'ils prennent garde de ne pas se laisser entraîner dans une guerre qui n'est pas la leur. Car nous, les peuples latino-américains, nous sommes les victimes du capitalisme nord-américain et du capitalisme mondial dirigé par les États-Unis.
Nous leur avons dit et affirmé que nos actions militaires ne se déroulent pas à l'extérieur du territoire colombien, alors nous leur demandons de ne pas mener d'actions dans le nôtre! Nous avons le droit légitime de nous défendre et nous comptons l'exercer avec l'appui de notre peuple.
La même chose se passe ici dans la zone démilitarisée. Quand les Forces Armées, ou la police arrivent ici en civils pour nous provoquer et tenter de nous attaquer, nous sommes forcés de nous défendre avec n'importe quoi. Croiser nos bras et nous laisser faire serait ridicule et personne ne le comprendrait.
Nous sommes prêts à tout faire pour notre défense et celle de notre peuple, nous avons les armes pour le faire et nous défendre de ceux qui veulent nous saboter, c'est aussi défendre le processus de dialogue.